d'après House of Leaves de Mark Z. Danielewski
Une performance-spectacle qui aspire le public dans un livre-monde : théâtre, vidéo, arts plastiques et nouvelles technologies composent une maison labyrinthe, plus vaste à l'intérieur qu'à l'extérieur. Une création de la compagnie lilloise Les Blouses Bleues avec le collectif de musiciens Muzzix.
Le roman de Danielewski n'est pas un texte que l'on lit : c'est une machine. Récit fantastique, faux essai académique, dérive intime, il interroge le rapport de l'humain à son lieu d'habitation — et la matérialité même de l'écriture et de la lecture.
Trois récits s'emboîtent. Zampanò, vieil aveugle graphomane à qui l'on attribue le livre. Johnny Errand, tatoueur torturé qui hérite du manuscrit en désordre et entreprend de l'annoter. Et au cœur du dispositif, le Navidson Record : le home-movie de Will Navidson, photoreporter, qui découvre dans sa nouvelle maison une pièce qui n'existait pas, et que la maison est plus grande dedans que dehors.
Le livre joue de la forme autant que du fond : polices changeantes, mise en page « en mille-feuilles », langues étrangères, références encyclopédiques. La métaphore du salon de tatouage où travaille Johnny dit cette obsession de la trace et du corps écrit. Notre performance prolonge ce geste : à partir du livre lu et interprété, des scènes théâtrales et performatives s'entremêlent à des strates d'images vidéographiques agencées en temps réel.



La maison est l'espace des souvenirs de famille, du confort et du déchirement, des solitudes — mais aussi le domaine du mouvement : elle donne l'envie d'apparaître, de disparaître, de partir, de rester. Quand Navidson explore les couloirs interminables, les escaliers en colimaçon, les puits sans fond, l'espace plonge dans les entrailles de la terre et devient un terrier infini.
Comment filmer les ténèbres ? Comment filmer la durée ? La performance se construit comme une déambulation dans ce dédale, captant le mouvement sans fin d'un ruban de Möbius.
le couloir
de cinq minutes
et demie
s'enfonce
dans le noir
Deux murs-écrans en oblique organisent un champ / contrechamp cinématographique ; entre eux, un fond de tulles ménage un « trou noir » et une profondeur de champ où les scènes se jouent devant et derrière l'image. Sur le côté, un mur de placo est percuté, découpé, traversé. Au sol, surélevé comme dans un temple, le livre.
Grâce au partenariat avec le laboratoire M.e.u.Lab de Roubaix, le plateau devient atelier : une imprimante 3D fabrique un pan de mur de la maquette, une fraiseuse numérique usine les lettres de l'alphabet, un canon à CO₂ « gèle » l'espace, et plusieurs drones équipés de caméras filment en temps réel — notamment la scène de guerre finale. Une caméra thermique permet, littéralement, de filmer l'obscurité.
La maquette de la maison, conçue par le plasticien Arnaud Verley, est manipulée et filmée par l'enfant à l'aide d'une caméra endoscopique — une maison-ventre, une maison-baleine en perpétuelle transformation.
Goethe appelait l'architecture une musique figée. La performance en propose le dégel : une coulée lente qui dégage figures et sons, laissant entendre les craquements, grognements et rumeurs de la maison.
Les atmosphères sont créées en direct par trois musiciens du collectif lillois Muzzix — batterie et électronique, guitare, voix et performance sonore. Capteurs et micro-contacts disposés dans l'espace saisissent les « étranges bruits » de la maison : gouttes d'eau, souffleries de machines, sons des actions des personnages. Traités en temps réel et diffusés en multiphonie, ils projettent la décomposition d'un espace familier dans un espace sonore élargi, mouvant, labyrinthique.
Comme le livre, la performance se nourrit d'une constellation d'œuvres — architecture, cinéma, arts visuels, littérature fantastique. Autant de portes vers d'autres mondes.
La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski — un techno-texte culte sur la trace, le seuil et la désorientation.
Les Anarchitectures de Gordon Matta-Clark ; À travers les murs d'Eyal Weizman.
La Chute de la maison Usher de Jean Epstein ; les intérieurs hantés de Gregory Crewdson.
Les murs percés et la langue surgie du plâtre d'Urs Fischer.
L'ombre de Kafka, Lovecraft, Richard Yates et Jonathan Franzen, lectures-monde du seuil et de l'effroi domestique.
Créée pour Lille 3000 — « Fantastic », à la Gare Saint-Sauveur, en janvier 2013.
Un projet né du rapprochement de deux équipes artistiques de la métropole lilloise — Les Blouses Bleues (image et théâtre) et Muzzix (son et musique) — avec l'appui d'un laboratoire de fabrication numérique.
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